Contribution Raffinée

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Exploration des Arrangements de Musique Chorale Sacrée par des Compositeurs Féminins du Nord de l’Europe.

 

Par T.J.Harper, DMA

 

Tout au long de l’histoire les activités les plus complexes ont été définies et redéfinies : là comme masculines, là comme féminines, parfois mettant à contribution égale les dons des deux sexes à la fois. Lorsqu’une activité à laquelle chacun aurait pu contribuer… est limitée à un sexe, l’activité elle-même y perd en qualité en se privant de la richesse de la différence[1].

 

                                                                                         – Margaret Mead

 

Dans cette déclaration, l’anthropologue culturelle Margaret Mead (1901-1978) parle d’un challenge universel affectant tous les peuples, dans toutes les disciplines. En musique chorale, la “riche qualité différentiée” de Mead a été historiquement absente à la fois de la composition de musique chorale et des performances qui en découlent.  Bien qu’il y ait eu un certain nombre de femmes compositrices ayant beaucoup contribué au répertoire choral au fil des siècles, la plus grande partie de la musique chorale actuellement composée, étudiée et présentée reste écrite par les hommes. En 1880 déjà, le critique musical George P. Upton affirmait, “Il semble que la femme ne soit jamais à l’origine de la musique dans ses formes harmoniques les plus  admirables et les plus épanouies. Elle sera toujours destinataire et interprète,  mais il y a peu d’espoir qu’elle soit créatrice.”[2] C’est aux musiciens de chorales que revient la responsabilité de prôner le changement, en recherchant des compositions chorales écrites tant par les femmes que par des hommes.

Durant ces dernières décennies, le nombre de femmes compositrices a considérablement augmenté à travers le monde. Quoiqu’il soit exagéré d’affirmer que la tradition de composition chorale progresse du simple fait qu’il y ait davantage de compositeurs femmes, aucun doute ne subsiste : il existe bien, dans ce domaine, une tendance vers l’égalité. Trois femmes sont à l’avant-garde de ce mouvement, et enrichissent de leur vision unique le paysage de la composition chorale sacrée :  Kristina Vasiliauskaitë (Lithuanie), Agneta Sköld (Suède) et Maija Einfelde (Lettonie). L’authenticité qu’exprime la musique de ces compositrices prend sa source dans une foi personnelle clairement définie, et fait suite aux épreuves sociopolitiques dont elles ont été les témoins dans leurs pays respectifs. Ces compositrices apportent et représentent un ensemble émergeant de musique chorale sacrée considérable, qui apporte sa contribution à cette “riche qualité différentiée” de l’art choral.

 

Kristina Vasiliauskaitė (née en 1956, Vilnius, Lithuanie)

Kristina Vasiliauskait

Kristina Vasiliauskaitë vient d’une grande famille de musiciens, et est apparue comme une des compositeurs les plus prolifiques de musique chorale sacrée en Lithuanie. Elle étudia la musicologie à l’Académie de Musique Lithuanienne avec Jadvyga Čiurlionyte (1974-1975) et la composition avec Eduardas Balsys (1975-1980). Une fois diplômée de l’Académie, Kristina Vasiliauskaitë a été nommée éditeur de la programmation musicale pour le réseau de Radio-Télévision Lituanienne (1980-1983). Elle enseigna à l’École d’Art M.K. Čiurlionis, et, en 1993 elle fut nommée responsable du programme de piano à l’École de Musique Ąžuoliukas de Vilnius, où elle commença aussi, en 1996, à enseigner la composition. En 1998 elle reçut le titre de Professeur Senior de Lituanie.

La qualité unique de son style de composition a fait de Kristina Vasiliauskaitë l’un des compositeurs leaders de sa génération. Á ce titre, elle a été mise à l’honneur pour l’excellence de ses compositions Porcupine’s Home, A Breath, Snowflakes Talk, Let’s Sing Alleluïa, et From Your Hands. En 2001, elle acquit une notoriété internationale avec son Magnificat, qui reçut le premier prix au “4ème Concours Annuel Juozas Naujalis de Composition de Musique Sacrée”.

La musique chorale de Kristina Vasiliauskaitë est unique pour sa chaleur lyrique qui vient du soin apporté à un style harmonique accessible et  à de riches textures. Rolandas Aidukas décrit ainsi sa musique :

Le style musical de Vasiliauskaitë est une alternance entre des modes diatoniques et différents détours chromatiques et modulations. La délicate et translucide texture musicale de ses compositions produit une très belle mélodie [sic] imprégnée d’émotion romantique. Les partitions sont esthétiquement agréables et s’emparent de l’oreille et de l’attention d’une grande variété d’auditeurs d’âges différents. Ses compositions vocales révèlent un lien étroit entre le texte liturgique et la musique, une capacité d’imagination naturelle et une clarté de forme.[3]  

Cette “capacité d’imagination naturelle” est clairement observée tout au long de l’arrangement en cinq mouvements du Magnificat qui est orchestré pour chœur mixte, hautbois, trompette et orgue. Dans le premier mouvement, Vasiliauskaitë utilise les tons majeurs, un tempo tranquille (moderato maestoso), et une mobilité tonale de valeurs égales qui confère à la mélodie “noblesse et stabilité” comme Daiva Tamosaitytë le note avec justesse. Une énergie accrue est là pour accompagner chaque séquence montante des phrases ascendantes en demi-ton, qui en conséquence élargit le paysage tonal jusqu’à la fin du mouvement assurant un espace suffisant pour le texte joyeux, ” My soul doth magnify the Lord.” (Illustration 1)

 

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Vasiliauskaitė, Magnificat, mvt. 1, Lithuanian Music

Illustration 1. Vasiliauskaitė, Magnificat, mvt. 1, Lithuanian Music Information www.mic.lt

 

Compositions sélectionnées

Stabat Mater (2006) – SATB, fl, vln, va, vc, db, org, manuscript*

Magnificat (2005) – SATB, fl, ob, tp, org, manuscript*

Nine Motets of the Good Friday (2005)– SATB, manuscript*

Mass in Honour of St. Cecilia (2003) – SATB a cappella, manuscript*

The Canticle of the Sun by St. Francis of Assisi (1997) – SATB double choir a cappella, manuscript*

Missa Brevis in Honorem Beatae Mariae Virginis (1992) – SATB a cappella, SBMP 265-268

*Disponible en prêt à la Lithuanian Music Information www.mic.lt/en/classical/persons/works/139

 

Agneta Sköld (née en 1947, Västeras, Suède)

Agneta Sköld

Issue aussi d’une famille de musiciens, Agneta Sköld, est très largement reconnue comme membre du Mouvement Liturgique Suédois contemporain. Elle étudia au Collège Royal de Musique de Stockholm et obtint son diplôme avec spécialisations en éducation musicale, organiste concertiste et musique chorale. De 1967 à 1976, elle chanta professionnellement dans le Chœur de la Radio Suédoise et dans le Chœur de Chambre d’Eric Ericson. En 1991, après avoir enseigné la Théorie Musicale au Collège de Musique à Ingesund en Arvika (Suède), elle fut nommée directeur de Mariakören et l’Organiste Assistante de la Cathédrale de Västeras. En 1998, elle fut honorée du titre de Chef du Chœur Suédois de l’Année. En 2006, Sköld a été nommée Directeur de Musique et Organiste de la Cathédrale de Västeras.

Dans sa recherche visant une plus grande compréhension et appréciation de son art, Agneta Sköld reçut de nombreuses bourses et récompenses. En l’honneur de sa réussite en tant que compositeur, elle a reçut des prix prestigieux dont la Médaille Johannes Norrby en 2003, et la Médaille Royale du 8ème Grade des mains de Sa Majesté, le Roi Carl-Gustav XVI.

Gloria est une expression de joie et de foi, qui donne au compositeur un sentiment d’espoir lors d’une période personnelle difficile. Cette œuvre à l’intensité soutenue est marquée par d’authentiques conviction et expressivité. Sköld utilise une technique texturale de superposition motivique, qui accompagnée de la 16ème note ostinato ascendante entraîne la musique vers une intensité progressive à la fois en texture et en rythme.(Illustration 2)

 

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Sköld, Gloria, Walton Music HL08500321

Illustration 2. Sköld, Gloria, Walton Music HL08500321

 

Compositions sélectionnées

Corpus Christe Carol (2004) – SATB, Gehrmans musikförlag, 10623, Stockholm

There is no Rose (2004) – SATB, Gehrmans musikförlag, 10553, Stockholm

Magnificat (1998) – SSAA, harp or piano/cello, Sveriges Körförbund/Gehrmans musikförlag, SK877, Stockholm

Kyrie/Gloria (1990) – SSAA, piano, Sveriges Körförbund/Gehrmans musikförlag, SK 656, Stockholm, Walton, USA

Go Crystal Tears – SSAATTBB, Gehrmans musikförlag

Jubilate Deo – SATB, Gehrmans musikförlag, 10624, Stockholm

 

Maija Einfelde (née en 1939, Valmiera, Lettonie)

Maija Einfelde

Maija Einfeilde fut initiée très jeune à la musique. Son père construisait des orgues et sa mère était organiste d’une église locale. Elle commença son éducation musicale à Cesis, à l’Ecole de Musique Alfreds Kalnins, puis au Collège de Musique Jazeps Medins à Riga. Elle étudia la composition avec Janis Ivanov au Conservatoire Public où elle obtint son diplôme en 1966. En 1968, elle commença à enseigner la composition et la théorie musicale à l’École de Musique Alfreds Kalnins de Cesis, au Collège de Musique Jazeps Medins, à l’École de Musique Emils Darzins et à l’Ecole Musicale du soir de Ridze.

Principalement axée sur la création d’œuvres pour chœurs et ensembles de chambre, Maija Einfelde a reçu de nombreuses distinctions et récompenses. En 1997, elle gagna le “Concours de Composition de la Fondation Barlow” pour At the Edge of the Earth. En 1999, elle reçut le Prix de la Culture de la République de Lettonie. En 2000, elle reçut la Copyright’s Infinity Award de l’Union des Auteurs Lettons. Elle réussit avec distinction l’ “UNESCO International Music Council’s Competition, Rostrum” pour son œuvre, Maija Balade (Balade de Mai), pour quatre clarinettes et chœur mixte de 8 voix.

Le style de Maija Eifelde comporte un aspect brutal qui va au-delà de la simple dissonance et de la violence. Au contraire, sa musique semble être renseignée par l’acceptation et la reconnaissance toujours présente de la souffrance et de la peine que tous doivent supporter. En écrivant pour le quotidien national letton, Diena (Le Jour), Inese Lüsina synthétisa ainsi la musique de Maija Einfelde :

Depuis l’enfance, la vie difficile du compositeur s’est matérialisée en art de grande valeur caractérisé par une douleur aigüe ressentie jusqu’à la moelle, du type de celle à laquelle un occidental, s’attendant à un certain niveau de confort européen, ne sera pas habitué. C’est un rêve lumineux portant sur de petites choses, qu’un maestro gâté par la vie et par un environnement délicat ne sera même pas à même de découvrir. Elle révèle une qualité lettone [sic] qui jamais ne se montre primitive. En principe, c’est une autre approche de la voix humaine, qui assurément démontre un raffinement qui n’est pas simplement académique.”[4]

At the Edge of the Earth fut composée en 1996. Ecrite en quatre parties, cette œuvre se base sur le texte de la pièce Prometheus Bound d’Eschyle, dramaturge grec du 5ème siècle. L’ouverture de Pie Zemes Täläs est saisissante. Le contrepoint discret, qui en fait crée de l’élan, ne trahit jamais la gravité menaçante du texte d’Eschyle: “Nous avons atteint ici la région la plus éloignée de la terre, le repaire des Scythes, une étendue sauvage sans empreinte.” (Illustration 3)

 

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Einfelde, Pie zemes tālās (At the Edge of the Earth)

Illustration 3 Einfelde, Pie zemes täläs (At the Edge of the Earth)

 

La toute dernière composition d’Einfelde, Lux aeterna, procure un aperçu de ce qui peut être considéré comme le départ notable de “la vie difficile” d’un compositeur qui dit, à un moment : “La vie n’est pas belle, pour que je sois capable d’écrire de la belle musique.”[5]  Dans ce nouveau morceau, qui est pris à la section Communio de la Missa pro Defunctis, ou Requiem Mass, Einfelde fait preuve d’un niveau d’équilibre et de retenue qui répond au message unificateur et communautaire de cette section du Requiem Mass. Á la fin de la première section chorale, la texture s’ouvre à 12 parties, au “…quia pius es”, et l’universalité du texte se double à largo d’une augmentation rythmique ondoyante qui fait référence  à “l’attirance particulière pour la mer”[6] d’Einfelde, comme le rappelle le musicologue Baiba Jaunslaviete. Le texte est traité avec soin, mais la profondeur de ce qui est exprimé est indéniable. (Illustration 4)

 

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Einfelde, Lux aeterna (manuscript)

Illustration 4. Einfelde, Lux aeterna (manuscrit)

 

Compositions sélectionnées

Lux Aeterna (2012) – manuscript

Cikls ar Friča Bārdas dzeju (Three Poems by Fricis Bārda) (2003) – SATB a cappella, Musica Baltica MB0061

Ave Maria (1998) – SATB, org, Musica Baltica MB0059

Psalm 15 (1998) – SSAAATTBBB a cappella, Musica Baltica MB0564

Pie zemes tālās (At the Edge of the Earth) (1996) – SSSAAATTTBBB a cappella, Musica Baltica MB0356

Ave Maria (1995) – SSAA, org, Musica Baltica MB0060

 


[1] Margaret Mead, Male & Female : A Study of the Sexes in a Changing World, (New York: William Morrow & Company, 1949), pp. 345-346.

[2] Carl E. Seashore, “Why No Great Women Composers?” Music Educators Journal, March 1940: 21, 88; and George P. Upton, Woman in Music (Boston: James R. Osgood, 1880)

[3] Rolandas Aidukas, Musica Sacra : Sacred Choral Works by Kristina Vasiliauskaitë, Notes transcrites à partir d’une jaquette de CD, traduites par Vytenis M. Vasyliunas, présentée par Atlieka choras “Vilnius”, disque compact.

[4] Inese Lūsina, Maija Einfelde: Latvian Composers. Notes retranscrites d’une jaquette de CD. Musica Baltica, Compact Disc

[5] Baiba Jaunslaviete, 20th Century and the Phenomenon of Personality in Music, 39th Baltic Musicological Conference: Selected Papers. Riga: Latvijas Komponistu savientba, Musica Baltica, 2007, pp. 19-28.

[6] Ibid.t pri

 

 

T. J. HarperT.J. Harper est Directeur des Activités Chorales et supervise le programme d’Éducation Musicale secondaire au Collège de Providence à Providence, Rhode Island. Il dirige les ensembles de trois chorales de même que les cours en Direction, en Méthodes chorales secondaires, en Direction appliquée, et en Voix appliquée. Dr Harper a reçu le diplôme de “Docteur en Arts Musicaux” de l’Université de Californie du Sud, d’où il est sorti avec les honneurs. Ses centres d’intérêt l’ont conduit vers une recherche complète de l’influence Nazi sur la musique chorale allemande et la musique d’Hugo Distler. Sa thèse intitulée, Hugo Distler and the Renewal Movement in Nazi Germany, se concentre sur la juxtaposition des croyances personnelles de Distler et de ses obligations professionnelles politiques envers le Parti nazi. Dr. Harper contribue aussi en tant qu’auteur à Student Engagement in Higher Education: Theoretical Perspectives and Practical Approaches for Diverse Populations  (Routledge) récemment publiés. Email: harper.tj@gmail.com

 

Traduit de l’anglais par Chantal Elisène-Six (France)

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