Songbridge

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Songbridge[1]

Intégration Sociale et Apprentissage par la Pratique Interculturelle de la Musique

 

Susan Knight

Directrice Artistique de Shallaway

 

Introduction

Songbridge est connu pour être un projet international de chœurs de jeunes, marqué par l’excellence et la création dans un contexte de partage. Ceux qui sont assez chanceux pour avoir déjà entendu, participé ou organisé un « Songbridge » peuvent témoigner du succès des concepts inhérents à ce projet assez remarquable. On connaît peut-être moins la valeur d’apprentissage social et culturel qui est intrinsèquement attachée à cette expérience innovante. C’est la dimension du développement social dans un cadre interculturel qui constitue l’angle de cet article.

 

Origines

Songbridge a été fondé par l’icône de la musique chorale le Professeur finlandais Erkki Pohjola, fondateur et chef d’orchestre de la chorale Tapiola. Erkki est malheureusement décédé au début de l’année. Songbridge est resté l’un de ses plus formidables héritages.

  • Sa philosophie s’appuie sur la valeur à la fois intrinsèque et exponentielle de l’engagement interculturel à travers la pratique de la chorale. Un ensemble Songbridge est créé par l’invitation d’un petit groupe de jeunes chœurs internationaux et culturellement divers, dont l’excellence est reconnue par chaque commission dirigeant la composition chorale de leur propre culture, pour écrire des œuvres interactives sur les thèmes de la paix et de la justice sociale. La condition est que l’œuvre chorale soit écrite dans le langage musical propre à chaque culture et que lui soit incorporées des sections entières permettant aux autres chorales de chanter. Aucune chanson d’aucune culture ne doit être chantée sans inclure toutes les autres.
  • Son processus est mis en place par une distribution internationale de ces nouvelles œuvres Songbridge, où toutes les créations sont apprises dans le pays d’origine de chaque chorale. Ces chœurs se rassemblent ensuite pour une semaine d’efforts partagés, sans aucune compétition, pour « fabriquer » le Songbridge. Tous les choristes vivent, travaillent et chantent en communauté, apprenant chacun la culture et les musiques des autres, développant l’amitié et le respect mutuel, en même temps qu’on répète ensemble les premiers concerts, dont le point culminant sera la représentation de gala.
  • Son but est d’affecter positivement la compréhension, la conscience culturelle et empathique ainsi que le sens de la musique des participants – des choristes aux chefs d’orchestre, en passant par les compositeurs et les membres du public.

 

Nous allons maintenant explorer comment l’expérience Songbridge essaie de réaliser cette philosophie, ce processus et cet objectif, à partir des concepts de maturité, communauté et d’art.

 

Encourager le Développement

Avant d’examiner le potentiel de croissance de plusieurs chorales travaillant collectivement, on doit regarder la dynamique sociale et culturelle représentée dans un seul chœur. En effet, tout chœur, de tout âge est une extraordinaire entité humaine. C’est une intersection fluide entre l’individuel et le collectif, dans le contexte en marche de la création. Par conséquent, grandir dans le contexte d’un chœur doit obligatoirement englober tous ces éléments. Regardons d’abord la nature générique de tout jeune chœur.

 

« Vivre avec quelqu’un autorise une certaine intimité, un respect et une incursion dans une dimension de la vie humaine autrement inconnue. »

 

« La capacité à vivre si proche d’une culture si différente de la mienne et d’interagir au quotidien rend impossible le fait de ne pas devenir amis et de ne pas admirer différents styles de vie. »

 

Le point commun de tous ces jeunes gens est souvent l’amour du chant. A travers leur effort collectif, ils créent quelque chose de plus grand qu’eux, et en même temps composé de tous.

 

« C’est le lieu où les gens ordinaires se regroupent pour devenir un être extraordinaire où nous pouvons tous exceller et auquel nous pouvons tous appartenir ».

 

Déjà ces groupes mêlent souvent les genres, les âges, les niveaux musicaux, les personnalités, les origines familiales etc. Même dans une société assez homogène, il y aura toujours une gamme d’éléments sociaux et culturels en jeu à l’intérieur de n’importe quel ensemble. Bien qu’ils partagent ce lien commun de la musique, ces ensembles n’opèrent pas comme des forteresses socialement et culturellement déterminées. Comme le souligne Freire, « les forces provenant d’autres sphères sociales passent les portes de l’école avec les étudiants »[2]. Il y a des agents de leur propre production culturelle qui s’expriment à travers les vêtements, la musique, le style de vie, le langage, etc. Le type de culture qui va évoluer dans l’ensemble dépend de l’ambiance qui imprègne le cadre – le but implicite ou explicite pour l’existence du groupe, le style de la direction, le degré d’inclusion/exclusion de leur voix dans la prise de décision, et une foule d’autres facteurs.

 

« Tu te découvres vraiment dans une chorale. Tu peux être toi-même entouré d’amis, et grandir ensemble. Nous sommes une famille, et nous travaillons tous ensembles. »

 

La vraie nature du chant choral exige des gens qu’ils se comprennent les uns les autres. Alors que l’expérience de chanter ensemble peut produire beaucoup de satisfaction – et même de la joie – cela demande aussi que les gens acceptent et accueillent les personnes avec lesquelles ils chantent. La philosophie de n’importe quel chœur, le degré jusqu’auquel chaque membre a une « voix » dans l’organisation, l’atmosphère créée pendant les répétitions, et beaucoup d’autres facteurs, tous contribuent à l’identité, à la conscience interactive, et à la sensibilité qui se développent à l’intérieur et parmi les membres du groupe.

 

« C’est faire partie d’une famille musicale où tu est soutenu et compris. C’est un lieu pour grandir et apprendre. »

 

Développer la Communauté

Quand les chœurs de Songbridge convergent, ils sont de cultures diverses, souvent avec des systèmes de symboles différents, autant que des langages. Ainsi, la création d’une communauté parmi eux représente immédiatement la plus grande motivation, le plus grand objectif, le plus grand défi, et potentiellement le plus grand accomplissement. Le premier but est de créer le cadre et le contexte dans lequel l’humanité, l’apprentissage et l’expression pourront librement et délibérément fleurir.

Une communauté n’est pas une chose ordonnée, avec une « série de motifs unifiés »[3] sur lesquels tout le monde serait d’accord, dans le but de mieux s’entendre. C’est un espace de vie pour la toile embrouillée qu’est notre réalité humaine de jour en jour[4]. Ce qui représente un défi à l’intérieur de nos propres cultures, l’est d’autant plus dans un cadre inter-culturel comme Songbridge. Une voie doit être trouvée pour créer un moyen réussi et ouvert d’être ensemble, qui peut s’appuyer sur la compréhension du chemin à parcourir. Se concentrer sur des éléments qui utilisent les similitudes et célèbrent les différences est la clef de la réussite.

 

« Le contact proche et continuel offre à chacun un espace pour apprendre et s’adapter à des différences culturelles et individuelles spécifiques. »

 

Les jeunes gens sont extraordinairement puissants, perspicaces et capables. Construire avec eux une confiance commune, partager une claire compréhension des principes fondateurs de la communauté de Songbridge, peut offrir de vraies possibilités de leadership. En créant et en leur offrant des mécanismes facilement accessibles par lesquels ils peuvent travailler de concert avec leurs chefs d’orchestres et leurs compositeurs ou d’autres adultes (administrateurs, accompagnateurs, etc.) pour donner forme à leur communauté. Cela n’améliore pas seulement leur apprentissage mais peut marquer leur vie future. Comme une forme de démocratie vécue, un pouvoir relocalisé et redistribué, ce partage du processus de construction de la communauté est l’un des plus forts mécanismes d’apprentissage de Songbridge, ouvrant des possibilités d’habilitation et de transformation.

 

« Tout le monde t’acceptait et tes opinions étaient toujours encouragées. »

 

Giroux[5] remarque que non seulement un tel cadre fournit aux étudiants les conditions pour devenir un agent de leur propre processus d’apprentissage, mais il offre aussi une base pour un apprentissage collectif, une action civique et une responsabilité éthique. Cela éveille aussi leur conscience des aspects sociaux et culturels de leurs vies, individuellement et ensemble, ainsi que l’inextricable nature de ces derniers dans la réalisation de leur musique. Ils ne franchissent pas seulement les frontières de leurs cultures respectives, mais sont réellement en train de les estomper. Ils apprennent à penser en termes de relations et à vivre dans ces lieux ouvertement, librement, et de façon responsable. Songbridge, en tant qu’évènement social et culturel, aide à encourager en eux une véritable appréciation de la différence culturelle plutôt que de « tomber dans le piège de simplement romantiser l’expérience de l’Altérité. »[6]

 

Créer l’Art

Songbridge essaye de créer un véritable développement artistique, et par conséquent il est utile de réfléchir sur ce que l’art est vraiment. Clar Doyle dit : « L’Art existe en partie pour aider les gens à parler en leur nom. Ce n’est pas une échappatoire à la vie quotidienne mais un moyen de comprendre et contrôler la réalité de l’intérieur. »[7] Greene commente : « L’art, dans ses formes diverses, a l’audace de lancer des défis aux attitudes et aux institutions à l’intérieur de la société. »[8]

Avec une telle conception, l’objectif artistique de Songbridge dépasse la simple interprétation et a pour but d’entrer dans ce royaume fluide où l’exigence artistique se fond dans l’expression de la vie, où les jeunes musiciens sont des vecteurs de communication et d’élévation qui permettent à une partie de l’humanité d’atteindre ce rare point de profondeur que seul l’art peut créer, affectant profondément les cœurs et les esprits de tous les participants.

 

Conclusion

Le concept Songbridge offre un modèle d’intégration sociale nouveau et intensif, avec pour médium la musique chorale dans un contexte international. Il essaye de créer des liens autant que de construire des ponts, non seulement entre de jeunes musiciens de différentes cultures mais aussi entre leurs idées, leurs énergies et leur engagement. Pendant une semaine, ils sont immergés dans une expérience empathique qui, bien plus que de faire progresser leur musique, leur offre l’opportunité de découvrir de nouvelles manières de penser, d’agir et de ressentir, autant dans leur propre communauté qu’en tant que citoyen du monde, un monde qui a grand besoin de compréhension et de compassion. La poussée sociale et culturelle de Songbridge offre à la fois aux jeunes gens le défi et la facilité d’embrasser une manière de vivre et d’agir dans le monde qui soit inclusive, inter-dépendante et enrichissante.

 

« Les passions de différentes personnes mêlées ensembles pendant notre séjour m’ont motivé et inspiré non seulement sur le plan musical mais aussi personnel. Alors que certaines amitiés se sont estompées pour des raisons géographiques, d’autres demeurent des expériences et des souvenirs qui dureront toujours, et que je considère comme un des aspects les plus vitaux de mon processus de maturation, en tant que jeune

 

Nous sommes redevables à Erkki Pohjola d’une formidable dette de gratitude pour sa vision extraordinaire d’une humanité mise en valeur par les voix collectives des enfants du monde chantant ensembles. Sa mort représente une immense perte, aux répercussions mondiales. Songbridge est une part importante de ce riche héritage. De son vivant, seize Songbridge ont eu lieu. Grâce à son imagination, son énergie, sa générosité et son intuition, l’intellect et l’esprit de Erkki vont continuer d’inspirer les générations futures à travers tous les Songbridge à venir.

 

Notes

[1] Littéralement “pont de chanson”.

[2] Paulo Freire, The Politics of Education, (New York: Continuum, 1985): 6.

[3] Richard A. Quantz and Terence W. O’Connor, Writing Critical Ethnography: Dialogue, Multivoicedness and Carnival in Cultural Texts. Educational Theory 38, no.1 (Winter 1988): 95-109.

[4] Clar Doyle, Raising Curtains on Education: Drama as a Site for Critical Pedagogy, (Westport, CT: Bergin and Garvey, 1993): 5.

[5] Henry A.Giroux, Pedagogy and the Politics of Hope: Theory, Culture and Schooling, (Oxford: Westview Press, 1997): 267.

[6] Ibid., 267.

[7] See Doyle, note 3 above, 28

[8] Maxine Greene. Breaking Through the Ordinary: The Arts and Future Possibility, Journal of Education 162(3)mmer 1980):8-26.

 

Les citations proviennent des choristes SHALLAWAY (anciennement la Newfoundlands Symphony Youth Choir) du Songbridge de Vancouver, Symposium Mondial des Chœurs d’Enfants, 2001 – avec des chœurs participants  venant du Japon, d’Afrique du Sud,d’Israël et du Canada.

 

Photo: Shallaway

Susan Knight est une entrepreneuse socioculturelle travaillant dans la musique chorale. Elle suit une philosophie qui célèbre la valeur des arts dans la société, et cherche à transcender cette valeur intrinsèque par des applications extrinsèques. Dans sa pratique artistique et culturelle avec des jeunes gens, elle travaille intentionnellement sur le pouvoir de transformation des arts pour créer une communauté, nourrir une identité culturelle, promouvoir le leadership et développer consciemment des agents critiques pour le changement.  Susan est la fondatrice et la Directrice Artistique de Shallaway : Newfoundland and Labrador Youth in Chorus. Elle sert la FIMC, Chorus America, Irish Business Partnerships, World’s End Theatre Company, Opera on the Avalon, Le Conseil Canadien des Arts et la Commission Canadienne de l’UNESCO. E-mail: smknight@nf.sympatico.ca

 

Traduit de l’américain par Emilie Francez, France

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